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Cest en août 1997 que François nous exposa le sujet qui devait être traité dans la Halle 9 de lAire Thématique pour lexposition Universelle de Hanovre : LUtopie. Il nous demanda, à Dominique et moi-même, dêtre co-scénographes avec lui sur ce sujet. Notre complicité avec François, déjà vérifiée sur plusieurs projets, liée à laventure artistique et scénographique dun tel sujet, nous fit accepter sa proposition avec beaucoup denthousiasme.
LUtopie est un des plus vastes espaces de rêves à explorer ! Ce mot même Utopie, « non lieu », créé par Thomas More, évoque limaginaire lié à lidéal, à limpossibilité, à la chimère. Voilà tous les ingrédients indispensables à dexcellentes infusions « créatrices » !
Appréhender les rêves ...
Comment architecturer une idée aussi démesurée afin den tirer « la substantifique moelle » ? Comment tracer un thème scénographique dans ce foisonnement plusieurs fois millénaire de représentations philosophiques et graphiques, et larticuler avec notre imaginaire ?
Selon nous, nous devions tenter dappréhender et agencer avec rigueur ce thème et le lier à la dimension de la constance du rêve humain. Le rêve est notre légère et fragile passerelle entre une réalité, que nous cherchons à comprendre, à accepter, et la trace gravée par linconscient collectif d« un tout » dont nous sommes une infime particule.
Le résultat nest, comme toute tentative artistique, que lillusion dapprocher par un geste que lon veut précis, lisible, poétique, une dimension concentrée hors des réalités communes, ce avec lénergie de nos préoccupations vulgaires et quotidiennes. Cest pour nous une respiration extravertie que lon tente de partager avec un public que lon cherche complice. Cest un souffle qui nous permet de croire par instant que la constance de lhumanité existe. « Fi dit lAnge Gardien de lorgueil qui marchande ».
Il nous fallait mettre en scène un public circulant parmi des décors, jouer avec les éclairages, créer une atmosphère. Pour des milliers dinconnus, il nous fallait attiser leur désir de découvrir notre scénographie en les faisant attendre impatiemment pendant des heures dans des espaces-réserves (les files dattente). Ensuite les extraire des réalités, de la morsure du soleil, des cris et des bruits quotidiens et les catapulter dans la représentation de leurs traditions utopiques, rêves millénaires. Chacun devait y retrouver sa trace, sa culture, son imaginaire, sa sensibilité, se ressente inclus et solidaire dun même mouvement du monde. Ce devait être une sorte de parcours initiatique, architecturé despaces de souffles séquencés par des portes, des « passages ».
Naissance à l'An 1000
Naître cest le début de toute histoire. Pour naître dans notre scénographie ce premier glissement vers la première porte, ce premier passage simposait un livre géant racontant « Planet of Visions », posé sur la tranche, les pages entrouvertes,. Nous voulions que chaque visiteur sintroduise entre les premières pages écrites de ce livre, et se glisse jusquà la dernière enluminure encadrant une image de linstant présent. Cette image devait être en temps réel la photographie de lespace de lAn 1000 que les visiteurs découvriraient le livre franchi. Elle devrait donc se renouveler au passage de chaque visiteur, puisque il était un nouvel acteur pénétrant dans lhistoire par le passage du livre.
Chaque visiteur, comme un passager, devait par ce passage du livre se retrouver accouché vers lAn 1000, flottant sur une voie lactée entre un ciel étoilé infini, le futur et un noir profond, le passé. Suspendues dans cet espace obscur, de gigantesques images, révélées par des lumières changeantes, sinscriraient comme des songes sur des volutes de tulle, au bout de la voie lactée deux immenses portes de bronze souvraient vers une clarté blanche intense, un nouveau « passage » : la Lumière, la Félicité, lInnocence, le Jardin du printemps éternel ou le mortel et le Divin ne font quUn : le Gân.
La Tour de Babel
Nous voulions que ce Jardin du Paradis ait les racines plantées dans le ciel pour unir le Ciel et la Terre. Ce devait être une clairière qui joue de son reflet sur un plan deau noire. Nous désirions une voûte de branches et de fleurs doù séchappent des gouttes deau qui suscitent en heurtant le plan deau lapparition des images du feu, du ciel, de la fleur de Lotus, dune trace de pas qui sefface. Nous voulions susciter la réflexion à savoir ou est la réalité, limage, où est le reflet, ou est notre certitude ? Quel est le sens du temps qui sécoule et celui de la pertinence de linfinie constance de ce que lon croit être ?
Le soleil tamisé par les grands arbres devait révéler de nouveaux «passages» obscurs, peut-être des brèches pour fuir la lumière et se refondre au temporel, rompre avec le harcèlement des tentations ?
Nous désirions que ces brèches se profilent en couloirs tortueux, griffés de signes, décritures psalmodiées en chants, en prières dau-delà la mémoire. Ce devait être le croisement des dires et des entendements de lhumanité depuis laube des temps, cristallisés en signes de feu dans les murs comme les blessures dun désir dimmortalité. Ce devait être les méandres de la Tour de Babel, symbole de laspiration à la reconquête de lunion entre le sacré et le profane Cette Tour sécroulerait en pierres éparses symbolisant ainsi la dispersion de lhumanité.
Le Panorama des Utopies
Au sortir de ces labyrinthes de pierres primitives, étouffants et obscures, nous désirions surprendre le regard par la découverte dun panorama. Nous le voulions comme un souffle immense se profilant au-delà de lhorizon en un paysage de montagnes enneigées et glacées, ceinturées de forêts profondes, baignés de mers, de prairies et de déserts.
Ce panorama devait être lécrin de toutes les Utopies humaines, une redécouverte de l« Age dOr », du le « Pays du Soleil », ou de l« Ile des Bienheureux » :
Une gigantesque statue hermaphrodite sélèverait à la mémoire de tous les héros mythiques. Une cité idéale orchestrée savamment, organisée politiquement pointerait le ciel à le tutoyer. Un gouffre apocalyptique hurlant et rougeoyant des cataclysmes tapis dans lombre, révélerait au centre de la Pierre cubique percée du Cercle Parfait, la contradiction, lEden un havre de délices, de luxe, de délicatesse, de joie.
Non loin, dans un tintamarre métallique des rouages grinçants, à limage des grandes productions industrielles, des robots démesurés suintant lhuile cracheraient la fumée et les étincelles.
Au-dessus, détonnantes et volumineuses machines volantes inquiéteraient de leurs ombres planantes les foules de visiteurs passants sous leurs carcasses.
Tout ce panorama serait orchestré par sa course journalière du soleil, ces éclairages symbolisant le cycle cosmique, le Millenium.
Plus loin, dans lombre, nous voulions bâtir un énorme cristal qui concentrerait dans ses lumières, les perceptions spirituelles, la conscience de notre humanité pour un avenir. Chacun pourrait, par lécriture du doigt sur les surfaces des cristaux, projeter des messages dharmonie vers le futur. Espérant peut-être même, dans lattente Messianique ou des Sages Législateurs, un futur millénaire appliqué à lUtopie Générale.
Une aventure exaltante de près de trois ans
Nous avons, durant presque trois ans, construit durement ce voyage sur 6000 m2, avec le plaisir, la fièvre exaltante et parfois la douleur. Solidairement nous avons imaginé, discuté, dessiné, douté, maquetté, supprimé, remanié, confronté, adapté et enfin réalisé.
Nous nétions pas seuls dans cette galère. En plus de nos collaborateurs proches, notre architecte Irène Pham et notre complice éclairagiste Laurent Castaingt, nous ont supporté Sabine Schormann et Jan Warnecke. Nous avons eu aussi le plaisir de créer une grande harmonie artistique et humaine avec lartiste peintre Alexandre Obolensky, le sculpteur Francis Poirier, le concepteur de mondes virtuels Maurice Benayoun, le musicien Jean-Baptiste Barrière. Toutes les équipes de production, de peintres, de constructeurs, délectriciens en ont été les artisans.
Ce fut une aventure remarquable et mémorable, quelquefois délirante. Nous lavons rêvée, nous lavons faite, elle vit , elle est majeure, elle trace son chemin maintenant sans nous. Et vogue la galère !
Scénographie : François Schuiten, Yves Maréchal, Dominique Briand pour Bleu Lumière.
Peintures et décors : Alexandre Obolensky
Eclairages : Laurent Castaingt
Images Virtuelles : Maurice Benayoun
Composition musicale : Jean Baptiste Barrière.
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